XVIIIème dynastie Egyptienne (règne de 1355 à 1338 av. JC) Le “roi hérétique” et “la belle est venue”


Akhenaton est né vers 1371 av. JC, il est le fils d’Amenophis III et de la Grande Epouse Royale Tiyi. Après une courte période de co-régence avec son père, à l’age de 16 ans il monte sur le trône d’Egypte vers 1355 av. JC, son nom est encore Amenophis IV. Sans doute avant l’âge de 20 ans, il épouse Néfertiti qui est la fille du haut dignitaire Ay. Ils auront six filles. Ay est peut-être le frère de Tiyi ou en parenté avec elle, il est appelé “père divin” et sera pharaon brièvement après la mort de Toutankhamon. Sous le règne d’Amenophis III, le grand dieu de Thèbes est Amon-Rê dont le clergé puissant et organisé a de plus en plus d’influence sur la politique du royaume ce qui pousse déjà ce pharaon à prendre ses distances avec cette institution. Pendant les premières années de son règne, Amenophis IV semble poursuivre l’oeuvre de son père, des représentations de type traditionnel déjà mêlées à une imagerie novatrice en attestent.

Amenophis IV statue - civilisations anciennes

Buste d’Amenophis IV, conservée au musée du Louvres (Paris)

I. La rupture avec les anciens dieux et la nouvelle doctrine élémentaire

C’est en l’an IV de son règne que la rupture se cristallise. Amenophis IV décide la construction d’une nouvelle capitale sur un territoire entièrement vierge, sur la rive orientale du Nil à 32 kms au nord de Thèbes. C’est le dieu Aton lui-même, démiurge créateur du ciel et de la terre, qui lui en a indiqué le lieu. Le pharaon fait ériger 14 stèles frontières pour délimiter l’espace de la nouvelle capitale – Akhetaton ou “Horizon d’Aton” – dont le territoire sacré est entièrement dédié à Aton (Akhetaton est connue sous le nom de Tell-El-Amarna, du nom du village actuel). C’est un acte politique très fort car il signifie qu’Amon n’est plus le dieu de la dynastie. Plusieurs temples dédiés à Aton vont être érigés dans la nouvelle capitale. Aménophis IV change 4 de ses 5 noms de titulature, abandonnant Aménophis pour prendre celui de Ech-n-Aton, “celui qui est utile à Aton”. “Utile” a un sens particulier, il faut le compendre comme un fils prenant soin de son père lors des funérailles. Aton est le dieu de l’univers. Il est la “mère et le père de toutes les créatures” à qui il dispense sa lumière.mais il ne parle qu’à Akhenaton, son fils, unique intermédiaire auprès des hommes. De nombreuses images montrent Akhenaton, Néfertiti et leurs filles présentant des offrandes au disque solaire dont les rayons se terminent par des mains. Des hymnes à Aton écrits par Akhenaton lui-même ont été retrouvés. Dans cette doctrine tous les dieux ne disparaîssent pas: Shou et Tefnout sont les deux premiers enfants d’Aton, ils sont sources de vie, Akhenaton et Néfetiti s’identifient à eux sur certaines représentations. Maât (déesse de la sagesse et de l’harmonie du monde), Hâpy (dieu du Nil) et Rê (un avatar d’Aton) sont acceptés aussi. Mais le monde sous-terrain, la Douat, n’existe plus, il n’y a plus de jugement des morts donc Osiris disparaît du moins dans l’imagerie Amarnienne, mais il semble d’après les découvertes archéologiques qu’il soit toujours un dieu toléré dans le reste du pays. Le disque solaire ne lutte plus la nuit contre le serpent Apopis (monstre du monde des morts) pour renaître victorieux au matin. Autre signe fort, Akhenaton fait construire son tombeau à l’Est de sa nouvelle capitale abandonnant la nécropole thébaine. Sur les murs ou dans les textes, il fait remplacer son ancien nom pour celui d’Akhenaton. La grande “révolution” de cette théologie est surtout la disparition d’Amon et de son clergé. Mais l’esprit novateur du jeune roi ne se limite pas à cela. Il va modifier les normes jusque là en vigueur dans différents domaines.

Dieu Aton - article Akhenaton - civilisations anciennes

Le rayonnement d’Aton

II. Les innovations d’Akhenaton

Tous les canons égyptiens du dessin et de la sculpture vont être modifiés, notamment la grille de proportionnalité qui passe de 18 carreaux à 21 (voir notre article du 26/04/2020 “Conventions du dessin Egyptien et symbolique des couleurs”) donnant à toute la famille royale des silhouettes difformes et allongées: hanches larges, ventres ballonés, crânes disproportionnés à l’arrière, yeux étirés, lèvres épaisses et mentons prognathes. Une dysimétrie qui contraste fortement avec la norme de la symétrie qui régissait l’art Egyptien. La famille royale est souvent représentée dans des scènes intimes de la vie quotidienne où l’amour et les gestes d’affection sont montrés au grand jour, idéalisés et sublimés, Néfertiti et Akhenaton étant un couple aimant, les deux à égalité d’importance, leurs filles ou une partie d’entre elles sont présentes également. La révolution amarnienne c’est aussi se montrer tels que l’on est, ils sont souvent représentés nus ou Néfertiti portant une robe transparente ouverte sur le devant. Les femmes ont le droit d’avoir des rides et des signes de l’âge, ce qui est une grande nouveauté. La construction d’Akhetaton va se faire très rapidement car ce sont des blocs de pierre beaucoup plus petits et plus légers (Talatat) qui vont être utilisés, la manipulation est grandement simplifiée, elle nécessite moins de temps et moins d’ouvriers. De plus, les temples dédiés à Aton sont à ciel ouvert pour laisser les rayons du soleil inonder l’espace, ils n’ont donc pas besoin de murs porteurs. L’esprit novateur d’Akhenaton s’applique aussi à la manière de se déplacer puisqu’il utilise le char comme un véhicule pour aller d’un point à un autre de sa capitale alors que jusque là il ne servait qu’à la chasse et à la guerre. Les transformations se poursuivent par le nouveau statut de Néfertiti qui fait d’elle l’égale d’Akhenaton en tous points, nouveau statut qu’il fit inscrire sur les bornes frontières de sa capitale. Néfertiti est non seulement toujours associée à lui dans le culte mais elle officie seule parfois, les rayons du dieu lui caressant le visage comme ils le font pour Akhenaton.. A son nom fut rajouté Neferneferouaton,”Aton est parfait de perfection”. Elle se fait représenter en sphinx, imagerie traditionnelle réservée au roi signifiant qu’elle piétine ses ennemis. Elle porte la même coiffe royale que lui, le Khepresh, conduit seule son char à ses côtés, arbore à son front deux urei (l’uraeus est le cobra royal protecteur), son nom s’écrit avec deux cartouches. Sur un mur d’Héliopolis, on la voit porter les attributs royaux, brandir une massue et soulever un ennemi par les cheveux, une scène récurrente dand l’historiographie Egyptienne, symbolisant Pharaon vainqueur. Elle a du jouer un rôle politique majeur à ses côtés et certainement l’influencer dans la prise de décisions importantes. D’autres femmes ont du pouvoir, Merytaton, fille aînée du couple qui a peut-être été la seconde épouse royale d’Akhenaton et Kiyé une épouse secondaire, peut-être la mère de Toutankhamon.

Dieu Aton - article Akhenaton - civilisations anciennes

Buste de Merytaton

III. Le règne d’Akhenaton sur le plan politique

Sa mère Tiyi même si elle n’y habite est très présente à Akhetaton, le roi adore sa mère. C’est elle qui s’occupe de l’administration des épouses étrangères et concubines d’Akhenaton. Il nomme toute une série de fonctionnaires, scribes, vizirs, grands prêtres, directeurs des ateliers et des travaux du roi. Certains de ses proches changent de nom pour plaire à leur souverain. Le plus connu des ces hauts dignitaires est le père de Néfertiti, Ay, qui cumule différentes fonctions dont celle de précepteur des filles du couple royal. Akhenaton et Néfertiti distribuent aux plus méritants d’entre eux des colliers ou de la vaisselle en or, du haut de la “fenêtre des apparitions”. En l’an IX de son règne, sa doctrine se radicalise. Il ordonne la destruction dans tout le royaume des images de culte des anciens dieux – sauf Rê – leur effacement des textes et des monuments, le nom d’Amon fut martelé avec acharnement. En Egypte, effacer un nom a beaucoup de signification, cela interdit toute incarnation sur terre. Pourtant le martelage ne fut pas réalisé avec toute la vigueur voulue, les ouvriers ayant certainement peur des représailles du dieu à leur encontre. L’an XII, est une année où la doctrine d’Akhenaton se durcit encore . Il fait construire des temples dédiés à Aton ailleurs qu’à Akhetaton, à Memphis, Héliopolis, Kawa en Nubie. En vérité il y a peu de fidèles d’Aton sauf peut-être les dignitaires proches du roi qui veulent être dans ses bonnes grâces mais les habitants de la nouvelle capitale, continuent à la maison, à croire aux anciens dieux. Des troubles éclatent à Kawa, en Nubie, certainement en lien avec la construction du temple d’Aton. En politique extérieure, Akhenaton uniquement concentré sur son dieu, ne vînt pas au secours des roitelets des Etats vassaux de l’Egypte qui l’appelaient à l’aide. Une nombreuse correspondance fut retrouvée attestant de leurs demandes d’intervention restées sans réponse. Des envahisseurs étrangers en profitèrent pour attaquer ces Etats, ainsi les Hittites en Syrie du Nord et les Amorrites en Canaan. Le Mitanni, Etat ami, fut conquis lui aussi par le roi d’Assur. Certaines cités phéniciennes comme Tyr, Biblos, Sidon, alors places fortes égyptiennes, sont perdues. Des bandes de Apiru, peuplade semi-sédentaire sévissent dans tout le Proche Orient, attaquent les populations pour leur voler leur bétail ou les rançonner. Cette situation entraîna une baisse drastique des rentrées économiques de l’Egypte qui étaient constituées principalement des tributs que ces Etats versaient au royaume. L’Egypte s’appauvrit. Akhenaton ne pouvant plus couvrir ses fonctionnaires d’or et de cadeaux somptueux., ils devinrent moins zélés. Les anciens prêtres d’Amon, d’Osiris et d’Hathor devinrent ses ennemis, ils demandèrent l’aide de l’armée. Le peuple lui aussi se mit à le haïr. Les dernières années de règne d’Akhenaton furent certainement très compliquées car la documentation se fait très rare à partir de l’an XIV qui marque aussi la disparition de trois de leurs filles et de Tiyi, la mère du roi. Néfertiti prend ses distances avec Akhenaton, elle n’apparaît plus en sa compagnie ni nulle part, au point que certains auteurs pensent qu’elle serait décédée elle aussi. Un homme, Semenkharê, prend sa place au côtés du roi dans ce qui pourrait être interprété comme une co-régence d’environ deux ans. Cet homme est-il un frère ou un fils d’Akhenaton? Rien ne vient le confirmer. Les quelques images retrouvées des deux hommes sont sans équivoque, leurs gestes de tendresse portent à croire qu’il y avait une vraie intimité entre eux. Les écrits mentionnant Semenkharê lui donnent les titres royaux portés auparavant par Néfertiti et gardent d’ailleurs leur déterminatif féminin. Akhenaton meurt la 17ème année de son règne. De quoi est-il mort ? Aucun texte ne nous renseigne. Néfertiti prend-elle le pouvoir? Sous le nom de Ankhkheperourê ou celui de Neferneferouaton? Certains le pensent. Ou est-ce leur fille, Merytaton? L’image de la reine portant les attributs royaux, en vainqueur des ennemis de l’Egypte plaide en faveur de Néfertiti. Puis elle disparaît à son tour. Un enfant de 10 ans monte sur le trône, il a pour nom Toutankhaton et sa destinée à lui aussi, sera sans égale. Horemheb puis Ramsès II s’emploieront de toutes leurs forces à rayer le nom d’Akhenaton de tous les textes et arracher ses cartouches partout dans le pays, désireux de faire oublier ce qui a été vécu comme un traumatisme. Akhetaton fut abandonnée et retourna aux sables du désert. 

nefertiti buste

Buste de Néfertiti

Conclusion

Contrairement aux idées reçues, Akhenaton n’est pas le fondateur d’une nouvelle religion. Aton existait déjà avant, il est cité dans les textes des pyramides de l’Ancien Empire (2700-2200 av.JC). Les prédécesseurs d’Akhenaton, Aménophis III, son père, et avant lui Thoutmosis II, avaient déjà commencé à le vénérer. Aménophis III lui avait déjà construit un temple en Nubie et le dieu est présent dans certaines titulatures royales. La différence est qu’ils restaient fidèles à la théologie en place alors qu’Akhenaton la refuse et y substitue une religion épurée de tout son décorum où ne subsiste que la lumière d’Aton et quelques dieux qui en sont ses avatars. Mais on est loin d’un monothéisme comme les jugements trop hâtifs le véhiculent souvent. Pourquoi a-t-il voulu se faire représenter d’une manière aussi déformée ? Aussi androgyne ? Tout a été dit et son contraire sur cette excentricité. Souffrait-il d’une maladie génétique? D’une malformation? De problèmes psychiques? D’hallucinations? A-t-il voulu faire preuve d’originalité? Tout comme Aton était “le père et la mère” de l’univers, Akhenaton, son fils spirituel, aurait-il voulu “ressembler” à son “père” et cumuler les deux principes complémentaires? On peut se demander si Akhenaton n’était pas bi-sexuel, son association avec Semenkharê en étant l’expression qu’il a voulu révéler au grand jour. Dans les dernières années, Néfertiti s’était retirée dans son palais du Nord de la capitale, n’ayant plus aucun contact avec son époux, en réaction certainement à son “remplacement” par Semenkharê. Quant au destin de Néfertiti, les mains du sculpteur Djehoutimès, s’en sont chargé pour l’éternité quand elles ont façonné ce buste remarquable de perfection que le monde entier admire et qui reste encore aujourd’hui le modèle même de la féminité et de la beauté intemporelle. Ce portrait sublimé ne reflète peut-être pas, lui non plus, l’exacte réalité. Nous ne le saurons sans doute jamais. Mais il est heureux que le sculpteur n’ait pas appliqué les canons de l’art amarnien qui auraient déformé ses traits. Grâce à Djehoutimès, Néfertiti est passée à la postérité comme la plus belle femme de tous les temps au visage parfait de symétrie à la limite de l’impossible. Akhenaton et Néfertiti, deux personnalités hors du commun, que l’on peut qualifier sans mauvais jeu de mots de “solaires”, ont marqué l’histoire de l’Egypte du sceau de la liberté d’aimer dans les rapports humains et divins. Leurs noms à jamais indissociables auraient-ils connu le même destin s’ils avaient existé l’un sans l’autre ?