Imaginez quelques buttes sommeillant paisiblement dans un champ. Déposez-y quelques moutons, un peu de brume et de timides rayons de soleil. Voilà, une carte postale bien pittoresque et mystérieuse. Voilà un des plus importants sites archéologiques d’Angleterre : Sutton Hoo.

La nécropole de Sutton Hoo est l’emblème d’une période charnière de l’histoire anglaise. Signalée depuis le 17e siècle par les sources écrites, ce regroupement de 19 tumuli a enflammé l’imagination de la population locale pendant des générations. Des fouilles débutèrent en 1939 et leurs découvertes bouleverseront la compréhension de la période anglo-saxonne. La nécropole renferme un bateau-tombe et des artefacts d’une qualité et d’une quantité jusqu’alors inégalées. Qui était donc l’individu inhumé dans cette sépulture si ostentatoire ? Comment avait-il été enterré ?

Pour le savoir penchons sur l’histoire anglo-saxonne puis sur la singularité de la tombe principale.

 

L’arrivée des Anglo-saxons

 


     Au 4e siècle, l’Empire romain décline et l’affaiblissement de son système défensif aurait permis à un peuple germanique, les Saxons, d’installer des comptoirs commerciaux le long de la côte bretonne et ainsi de créer des liens avec les habitants. En 449, le pouvoir local, abandonné par Rome, finit par demander de l’aide aux mercenaires saxons pour les protéger des raids causés par d’autres peuples germaniques… sauf qu’incapable de les payer, les mercenaires se seraient retourner contre lui (Bède le Vénérable). Jutes, Frisons, Angles et Saxons envahirent alors l’île. Néanmoins, le phénomène des « grandes invasions », que les preuves archéologiques nous ont permis de qualifier « d’incursions », montrent que les migrations des barbares n’étaient pas si massives et destructrices que le laisse croire les sources ecclésiastiques. En effet, l’hypothèse d’infiltrations progressives de militaires et d’élites dans les structures socio-économiques britanno-romaines est aujourd’hui privilégiée. Pourquoi ont-ils migré ? L’origine serait multifactorielle : l’instabilité du pouvoir, la surpopulation qui provoquerait une surexploitation des sols, les menaces constantes de la montée des eaux ou encore l’attrait pour les richesses occidentales. Les chefferies locales laissent alors la place aux royaumes régionaux, résultant de la montée en puissance de certains groupes familiaux. Ainsi, vers 600, une douzaine de royaumes d’origine germaniques se partagent le territoire insulaire plus ou moins paisiblement (fig.1).

Sutton Hoo se trouve dans lEast Anglia, c’est-à-dire le royaume des Angles de l’Est situé au nord de l’estuaire de la Tamise et dirigé par la dynastie des Wuffingas. Il est intéressant de noter que Sutton Hoo se situe à quelques kilomètres de lieux contemporains importants, le bourg royal Rendlesham et la nécrople de Snape.

C’est dans ce contexte que fut inhumé un individu qui se distingue à bien des égards.


Cimetière Garbeg

Fig.1: carte des implantations des peuples germaniques (heptarchie).

Sutton Hoo, une tombe excessivement luxueuse

    Le défunt était entouré de 263 artefacts : de nombreux récipients en argent, dont certains provenant de méditerranée orientale, de riches accessoires vestimentaires ou des objets personnels comme des attaches d’épaules, une énorme plaque-boucle de ceinture en or, sophistiquée et de style animalier, ou encore un fermoir de bourse (fig.2).

Cimetière de Tarradale, photo d'Andy Hickie civilisations anciennes

Fig.2 : A droite, deux attaches d’épaules cloisonnées, en or, à gauche un fermoir de bourse cloisonné de grenats et, en bas, une plaque-boucle de ceinture en or incrustée de niello, constituée d’un système de fixation et de fermeture sophistiquées et d’un décor d’entrelacs et de têtes d’animaux aviformes (oiseau). Elle est du type 2 du style animalier (6e-7e siècle), populaire auprès des peuples germaniques (source : BMImages).

    Un autre élément vient piquer notre curiosité : la bourse qui contenait un trésor monétaire composé de 40 pièces provenant de 37 ateliers étalés sur toute la Gaule! Elle formait une véritable collection. Ces 40 monnaies, dont aucune n’a été frappée après 625, pourraient avoir une signification rituelle : cela correspondrait à la paie des 40 rameurs du bateau-tombe (S. Lebecq). Le défunt avait également un nombre d’armes impressionnant, souvent d’origine franque, et, bien entendu, le célèbre casque de Sutton Hoo (fig.3). Ce dernier est composé de décor de filigranes entrelacés aux motifs animaliers et guerriers, on y aperçoit des scènes de danse guerrière et de cavalier chargeant (fig.4). Une forme fantastique dessine le masque facial : observez attentivement les sourcils, le nez et la moustache… Un dragon apparaît ! Malgré un décor typique de l’art animalier germanique, le casque aurait été fabriqué en Angleterre.

Tombe à ciste de Rhynie civilisations anciennes

Fig.3 : Découvert sous forme de magma de métal compacté, le casque, en fer et en alliage de cuivre étamé, se compose de 500 morceaux restaurés en 1971 par le British Museum (photo de gauche). Sa reconstitution souligne la complexité du décor (photo de droite). Le casque s’inspire du style spangenhelm du Bas-Empire romain mais ses décors suggèrent une influence de l’Âge de Vendel (Suède, 6e siècle) (source : wikipédia + deviantart mrsvein872).

 

Tombe à ciste de Rhynie civilisations anciennes

Fig. 4: Les panneaux se composent, à gauche, de scènes de danse guerrière (« Dancing Warrior ») et de cavalier chargeant, à droite (« Fallen Warrior ») (source : site internet de kultogathena).

 

 

Ce casque est rare dans les tombes germaniques mais plus encore dans des tombes où l’influence chrétienne est présente. En effet, deux cuillères épiscopales, gravées des deux noms de saint-Paul, avant et après sa conversion, ont été découvertes dans la tombe.

 

Tombe à ciste de Rhynie civilisations anciennes

Fig.5 : Cuillères épiscopales gravées aux noms de « PAVLOS » et « SAVLOS », les deux noms de Saint-Paul, avant et après sa conversion (source: BMImages).

 

 

 

Sutton Hoo, une tombe royale ?

    Les artefacts soulignent que le statut social du défunt était hors du commun, mais pourquoi serait-ce un statut royal ?

Des regalia, c’est-à-dire des attributs symboliques de royautés, et des objets typiques de la culture de cour ont été identifiés : des cornes à boire, une lyre, une enseigne de parade avec un porte-fanion et un spectre chapeauté d’une figurine de cerf, l’animal royal par excellence (fig.6). A ces éléments s’ajoute la taille importante du bateau-tombe et des tumuli, qui ont nécessité une main d’œuvre conséquente, ainsi que la proximité avec un bourg royal (Rendlesham). La seule sépulture comparable est celle du roi franc Childéric, le père de Clovis.


 

Tombe à ciste de Rhynie civilisations anciennes

Fig.6 : sceptre paré d’un cerf, le symbole royal par excellence (source: BMImages).

 

 

 

Tous ces indices, ainsi que les sources écrites, placent un homme au centre des hypothèses : Raedwald, un des rares rois à avoir exercé un imperium (autorité supérieure aux autres rois) sur les provinces des Angles et a avoir été initié au christianisme par le premier roi chrétien, Aetherbert (Kent). Toutefois, selon Bède le Vénérable, Raedwald était « noble par naissance mais ignoble par les actes » car ce dernier, ou ses proches, semblaient prier à la fois le nouveau Dieu – unique – et les anciens dieux. Raedwald mourut au combat vers 624-625, son fils Eorpwald lui succéda mais fut assassiné (par un païen). Son successeur, son frère Sigebert, commença à convertir son peuple au christianisme avant de se retirer dans un monastère. Il fut tuer lors d’une bataille (par un païen… le dernier roi païen).

 

Conclusion

    Cette nécropole est le témoin d’une société en pleine évolution, tiraillée entre le poids des traditions dites païennes et l’attractivité de la nouvelle religion. Ces trouvailles soulignent une culture païenne toujours active malgré la christianisation du territoire anglo-saxon. Cette transition religieuse et sociale est initiée par les élites au pouvoir pour des raisons qui ne sont pas aussi spirituelles qu’aimeraient le penser les ecclésiastiques. Quoiqu’il en soit, Sutton Hoo est à la croisée de deux mondes, où passé et futur se côtoient encore.

 Bibliographie

– Stéphane LEBECQ. Histoire des iles Britanniques. PUF, 2013, p.976.

– Stéphane LEBECQ. Sutton Hoo et le roi Raedwald in Joël Cornette et al., La mort des rois. De Sigismond (523) à Louis XIV (1715). PUF, 2017, p. 13 – 33.

– Stéphane LEBECQ. La mort des grands dans le premier Moyen Age. Médiévales, 1996, vol. 31, p.7-11. En ligne sur : https://www.persee.fr/doc/medi_0751-2708_1996_num_15_31_1363

[consulté le 10/10/2020]

– Herbert MARYON, The Sutton Hoo helmet, Antiquity, vol. 21, n°83, septembre 1947, p. 137 – 144.

Sandra Glass, The Sutton Hoo Ship Burial. Antiquity, vol.36, 1962

– Colin McGarry, The Sutton Hoo Helmet Scandinavian and Romans origins (Université de Cork, academia)

British Museum: https://www.britishmuseum.org

Sources primaires

– Gildas le Sage, De excidio Britanniae (~ 540)

– Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique du peuple anglais (~ 731)

– Nennius, Histoire Brittonum (~9e-11e siècle)

Chroniques anglo-saxon (Alfred Le Grand, fin 9e siècle)

– hagiographies

– codes de lois

– correspondances

– poésie

– archéologie, toponymie